L’effet Werther

Les médias jouent un rôle significatif dans la société. Ils influencent profondément la communauté dans ses attitudes, ses croyances et ses comportements et jouent un rôle majeur dans la vie politique, économique et les pratiques sociales. En raison de cette influence, les médias peuvent également jouer un rôle actif dans la prévention du suicide.

Le suicide est peut-être le moyen le plus tragique de terminer sa vie. La majorité des personnes qui envisagent le suicide sont ambivalentes. Ils ne sont pas sûrs de vouloir mourir. Un des nombreux facteurs pouvant conduire une personne fragile au suicide, pourrait être la « publicité » dans les médias à propos du suicide. La façon dont les médias présentent les cas de suicide, peut en précipiter d’autres. C’est l’effet Werther.

À sa publication en 1774, le roman Les souffrances du jeune Werther (1) connait un succès considérable en Allemagne. Goethe y dépeint les déconvenues d’un jeune amoureux, Werther, éconduit par son amante, la belle Charlotte. Le roman s’achève sur le suicide du personnage principal : Werther, désespéré de l’impasse dans laquelle l’a conduit son amour, met fin à ses jours d’une balle dans la tête. Consécutivement à la publication, l’Allemagne connaît une vague de suicides par arme à feu chez les jeunes hommes. Le roman est alors tenu pour responsable de ce qui est considéré comme la conséquence d’une identification à son héros et de l’imitation de son geste.

Deux cents ans plus tard, le sociologue américain David Phillips constate une augmentation significative du taux de suicide chaque fois qu’un fait divers traitant de ce même sujet a fait les gros titres du New-York Times. S’inspirant du roman de Goethe, il introduit la notion « d’effet Werther » pour théoriser ses constatations : la couverture médiatique d’un fait suicidaire pourrait être responsable d’un phénomène de « suggestion» chez les personnes déjà vulnérables (2).

Depuis, l’hypothèse selon laquelle la diffusion médiatique inappropriée d’un suicide serait à l’origine d’un effet d’incitation (autrement appelés « contagion », « suggestion », ou effet en « grappe de masse ») a été largement étayée. Par exemple, nombre d’études « écologiques », reprises dans la méta-analyse de Niederkrontentaler et Coll. (4), retrouvent une augmentation du taux de suicide consécutivement à la médiatisation de celui d’une célébrité. Le cas de l’actrice Marilyn Monroe en est une illustration (5). De façon plus générale, la grande majorité des résultats issus de la littérature (maintenant abondante) traitant du sujet, convergent vers une corrélation positive, pour certains dose-dépendante (2,6–8), entre la mortalité suicidaire et la couverture médiatique inappropriée du suicide. Ainsi, parmi les 56 études récemment passées en revue de façon systématique par Sisak et Värnik (9), seules 4 (toutes antérieures à 1990) ne retrouvaient pas de lien entre traitement médiatique et taux de suicide. Selon Pirkis & Blood, qui s’appuient sur leur propre revue de littérature, la corrélation satisfait à suffisamment de critères pour qu’on puisse y voir un lien de causalité (10).

Bien que relativement modeste au regard des autres facteurs de risque psychosociaux et psychiatriques (11,12), la responsabilité des médias en ce qui concerne le suicide est considérée comme non négligeable. En effet, la vulnérabilité hypothétique de certains lecteurs ne semble pas être un déterminant majeur à l’effet Werther (13,14). Au contraire, les théories de l’apprentissage social laissent suggérer que certaines caractéristiques qualitatives de l’information (tant dans la forme que dans le fond) seraient plus à même d’inciter des comportements d’imitation. Les médias sont des acteurs majeurs dans la construction et l’entretien des représentations sociales. La qualité du traitement journalistique, facteur à la fois significatif et modifiable dans le risque suicidaire, mérite donc un intérêt particulier en matière de prévention.

L’effet Papageno

Certains arguments laissent aussi penser que les médias sont susceptibles d’exercer une influence positive. Ces arguments prennent source dans une étude princeps qui s’est intéressée à la réduction du taux de suicide et de tentatives de suicide que permettraient les « meilleures pratiques » en matière de reportage sur le suicide. L’étude, conduite par Etzersdorfer et son équipe, met en évidence la réduction du caractère sensationnaliste du traitement médiatique des suicides dans le métro viennois après la parution de recommandations à destination des journalistes. Elle retrouve également une réduction de 75% du taux de suicide dans le métro, et, plus généralement, une baisse de 20% du taux de suicide à Vienne (15,16). Plus important encore, la diffusion itérative à échelle nationale des recommandations a été suivie d’une tendance à la baisse du taux global de suicide en Autriche. Cet impact positif était davantage prononcé dans les régions où les médias avaient fortement collaboré. L’effet s’avérait largement pérenne (17). Des études provenant d’Australie, de Chine, de Hong Kong, d’Allemagne et de Suisse rapportent également que les recommandations à usage des médias étaient positivement liées à la qualité du traitement médiatique du suicide. Cependant, l’efficacité de ces lignes directrices dépend du succès de leur mise en œuvre (18, 19).

L’existence d’un effet protecteur de certaines productions médiatiques relatives au suicide est étayée par une étude de Niederkrotenthaler et de son équipe. Les auteurs ont trouvé que les articles mettant l’accent sur la façon dont les individus peuvent faire face à une crise suicidaire sont associés à une diminution des taux de suicide dans la zone géographique où l’audience est la plus importante(20). Ce pouvoir protecteur des médias a été baptisé « effet Papageno » en référence à l’opéra de Mozart « La flûte enchantée », dans lequel le personnage Papageno est dissuadé de se donner la mort après qu’on lui a rappelé les alternatives au suicide. Suite à cette première étude sur l’effet Papageno, d’autres études ont identifié un effet protecteur des messages médiatiques tels que la capacité que peut avoir une personne à surmonter une situation de crise sans recourir à l’auto-agression grâce à des aides (21, 18, 22).


 

  • Von Goethe JW. Die leiden des jungen Werthers [Internet]. Springer; 2006 [cited 2014 Apr 26]. Available from: http://link.springer.com/content/pdf/10.1007/978-3-8350-9667-7_10.pdf. Also available from Google book
  • Phillips DP. The influence of suggestion on suicide: substantive and theoretical implications of the Werther effect. Am Sociol Rev [Internet]. 1974 [cited 2014 Apr 24]; Available from: http://psycnet.apa.org/psycinfo/1974-32695-001
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