11 indications pour les professionnels des médias

Relater un fait suicidaire ou rédiger un article sur ce sujet requiert quelques précautions simples pour un traitement médiatique plus sûr.

Le programme Papageno se base sur les recommandations éditées par l’Organisation mondiale de la santé :

  • Sensibiliser et informer le public sur le suicide

Il existe de nombreuses idées reçues au sujet du suicide ; le rôle des médias dans la dissipation de ces mythes n’est pas négligeable. Les facteurs qui conduisent une personne à vouloir mettre fin à ses jours sont généralement multiples et complexes. Ils ne sauraient être reportés de manière simpliste. Le recours au suicide n’est jamais déterminé par une cause unique. Les troubles mentaux, tels que la dépression ou la toxicomanie, constituent un facteur de risque suicidaire majeur. Ils peuvent en effet affecter les capacités d’une personne à gérer les événements de vie stressants et les conflits interpersonnels. L’impulsivité joue également un rôle déterminant. Il y a lieu également de tenir compte des facteurs culturels, génétiques et socio-économiques. Dans la quasi-totalité des cas, et a fortiori lorsque les causes du décès ne sont pas encore entièrement élucidées, il serait trompeur d’attribuer un suicide à un événement unique, comme un échec à un examen ou une rupture amoureuse. Ainsi, le suicide ne saurait en aucun cas être présenté comme un moyen de résoudre des problèmes personnels.

La complexité de l’acte est d’une importance particulière pour les membres de la famille et les amis, chacun cherchant à en connaître les causes, se demandant si certains signes auraient pu le laisser prévoir. Dans leur processus de deuil, ils se sentent tantôt coupables, tantôt en colère, stigmatisés ou abandonnés. Des reportages qui rendraient compte de cette complexité seraient propres à informer le public.

SUICIDE : QUE FAIRE ? QUOI ÉVITER ?
– Ne craignez pas de parler du suicide. Plus le tabou persiste, plus le mythe s’enracine. 

– Ne sautez pas aux conclusions. Les raisons pour lesquelles les personnes se suicident sont généralement complexes. 
– Profitez de traiter du suicide pour informer les lecteurs sur ses causes, ses signes avant-coureurs, l’évolution des données épidémiologiques et les avancées thérapeutiques récentes. Reportez-vous aux études qui montrent que près de 90% des gens qui sont morts par suicide souffraient de troubles mentaux et/ou des problèmes de consommation de drogues.
– Évitez de présenter le suicide comme la conséquence d’un unique événement causal, comme une perte d’emploi récente, un divorce ou de mauvaises notes. Traiter le suicide de la sorte serait simpliste et trompeur pour le grand public.
– Évitez de donner au suicide une dimension romantique. 
  • Éviter tout registre de langage susceptible de sensationnaliser ou de normaliser le suicide, ou de le présenter comme une solution

Probablement plus que quiconque, les professionnels des médias connaissent l’importance des nuances du langage. Un discours qui laisserait entendre que le suicide est un problème majeur de santé publique soutiendrait un effort d’information auprès de la population générale. Au contraire, un langage qui décrirait le suicide en des termes sensationnalistes serait à proscrire. Aussi, des expressions comme « l’augmentation des taux» sont à préférer aux variantes emphatiques telles qu’« épidémie de suicide ». De même, la prudence voudrait que le mot « suicide » ne figure pas dans les gros titres.

Un discours contribuant à normaliser le suicide ou à désinformer le public devrait également être évité. En particulier, le recours impropre au mot suicide (ex. « suicide politique ») est susceptible de désensibiliser les lecteurs à la gravité réelle du problème. Des expressions telles que « suicide raté », sous-entendant que la mort serait une issue souhaitable, devraient être proscrites. Au contraire, une formulation telle que « tentative de suicide non aboutie » est plus précise et moins encline à une interprétation erronée.

L’expression « commettre un suicide », ne devrait pas être employée dans la mesure où elle accole une dimension criminelle au geste, dimension qui ajoute à la stigmatisation des proches du défunt et qui est susceptible de contribuer à décourager les personnes suicidaires à chercher de l’aide. On pourra lui substituer des expressions telles que « suicide abouti ». Pour mémoire, rappelons que le suicide reste un acte criminel dans certains pays du monde.

SUICIDE : QUE FAIRE ? QUOI ÉVITER ?
– Utilisez des mots simples. Dites que la personne « s’est enlevé la vie », « s’est suicidée », ou « a mis fin à ses jours ».

– Évitez de dire que la personne « a commis un suicide ». Cette expression désuète a une connotation d’illégalité ou d’échec moral. 
– Évitez de dire d’un suicide qu’il est « réussi » ou qu’une tentative de suicide « a échoué ». Le décès n’est pas une réussite.
– Préférez des mots plus sobres tels que « hausse » ou « supérieur » à des termes tels qu' »épidémie », « flambée » ou toute autre expression emphatique pour décrire la survenue récente de plusieurs cas de suicide.

– Évitez d’utiliser ou de répéter des expressions péjoratives telles que «le suicide est une solution de lâcheté» qui renforcent les clichés et la stigmatisation.

 

  • Éviter la mise en évidence et la répétition excessive des articles traitant du suicide

La mise en évidence et la répétition excessive d’articles traitant du suicide induisent davantage de comportements d’imitation qu’un traitement médiatique plus discret. Dans l’idéal, ces articles devraient se trouver dans les pages intérieures, et figurer en bas de page, plutôt qu’en Une ou sur la partie haute d’une page intérieure. À la télévision tout comme à la radio, l’information sur un suicide ne devrait pas faire la Une de l’actualité mais davantage apparaître en deuxième ou troisième sujet.

La pertinence de répéter ou de réactualiser une histoire originale devrait également être évaluée avec circonspection.

SUICIDE : QUE FAIRE ? QUOI ÉVITER ?
– Demandez-vous s’il est d’intérêt public de rapporter cette mort.
– Et mettez en balance cet intérêt public avec le risque que constitue la répétition excessive de sa couverture.

 

  • Éviter les descriptions détaillées de la méthode mise en œuvre lors d’un suicide ou d’une tentative de suicide

Il y a lieu d’éviter la description détaillée de la méthode par laquelle une personne s’est suicidée ou a tenté de se suicider. En effet, la mention des détails pourrait faciliter le recours à la même méthode par des personnes vulnérables. À titre d’exemple, au moment de traiter d’une intoxication médicamenteuse, il serait imprudent de détailler la nature ou la quantité des substances ingérées, ou encore la façon dont la personne se les est procurées. Les suicides par des moyens peu communs appellent à une prudence particulière. Les relayer peut certes présenter un intérêt médiatique particulier, mais expose également au risque d’imitation.

SUICIDE : QUE FAIRE ? QUOI ÉVITER ?
– Évitez d’inclure des photos ou des vidéos de la scène du suicide ou de la méthode employée.
– Préférez « La personne a pris un cocktail de médicaments » plutôt que de donner la posologie ainsi que le nom du médicament utilisé pour le suicide.

 

  • Éviter de fournir des détails quant au lieu du suicide ou de la tentative de suicide

Il arrive qu’un lieu donné se forge la réputation d’être particulièrement propice au suicide. Il en est ainsi de certains ponts, grands immeubles, falaises, gares ou passages à niveau où des gestes suicidaires, fatals ou non, ont régulièrement lieu. Les professionnels des médias devraient mettre un soin particulier à ne pas promouvoir de tels lieux. Pour se faire, ils pourront éviter, par exemple, de les décrire de façon sensationnaliste ou de mettre en exergue le nombre d’incidents qui y ont lieu.

SUICIDE : QUE FAIRE ? QUOI ÉVITER ?
– Plutôt que d’écrire « Il a sauté depuis le dernier étage de l’immeuble situé rue xxx à l’angle de l’avenue xxx », préférez « La personne s’est donnée la mort depuis un bâtiment local ».

 

  • Rédiger les gros titres avec attention

Les gros-titres ont pour vocation d’attirer l’attention des lecteurs en synthétisant l’essentiel de l’information. L’utilisation du mot « suicide » devrait y être évitée, de même que toute référence explicite au lieu ou à la méthode du suicide.

SUICIDE : QUE FAIRE ? QUOI ÉVITER ?
– Évitez de rédiger la Une et/ou les gros titres de façon sensationnaliste (par exemple : « Kurt Cobain a utilisé un fusil de chasse pour se suicider »). Informer les lecteurs sans mettre le suicide en évidence (par exemple : « Kurt Cobain meurt à 27 ans »).

 

  • Faire preuve de prudence dans l’utilisation de photographies ou de séquences vidéo

Mieux vaut ne pas utiliser de photographies ou de séquences vidéo d’un cas de suicide, particulièrement s’il s’agit d’en faire clairement apparaître le lieu ou la méthode. De plus, il ne devrait pas être fait usage de photographie de la victime. En tout état de cause, le recours à des photographies devrait être subordonné à l’autorisation explicite de la famille. S’il est décidé d’en faire usage, ces images ne devraient pas être mises en évidence, ni servir de support à une valorisation inconsidérée de l’individu. Par ailleurs, les messages d’adieu laissés par la victime ne devraient pas être publiés.

SUICIDE : QUE FAIRE ? QUOI ÉVITER ?
– Utiliser des photos de famille, de l’école du défunt ou de son travail.
– Au lieu de “Jean Dupont a laissé une lettre d’adieu dans laquelle il dit que…”, préférez « Une lettre du défunt a été trouvée ; elle est en cours d’examen par le médecin légiste. »

 

  • Faire preuve d’une attention particulière lorsque le suicide concerne une célébrité

Les suicides de célébrités, sujet médiatique de choix, sont souvent considérés comme étant d’intérêt public. Or, ces mêmes suicides, qu’ils concernent des artistes ou des politiciens, sont d’autant plus à même d’influencer le comportement des individus vulnérables que ces personnalités sont le plus souvent admirées par le public. Valoriser le décès d’une personne célèbre pourrait laisser suggérer que la société cautionne de tels comportements suicidaires. Pour toutes ces raisons, traiter du suicide d’une célébrité devraient se faire avec une prudence toute particulière : sans valorisation indue, ni description détaillée de la méthode employée, mais en mettant davantage l’accent sur les conséquences que ce geste peut avoir. En outre, lorsque la cause du décès n’est pas connue, toute spéculation imprudente autour d’un suicide potentiel peut s’avérer néfaste. Il apparaît donc préférable de ne se prononcer que lorsque la cause du décès est attestée.

SUICIDE : QUE FAIRE ? QUOI ÉVITER ?
– Parlez de la souffrance qu’ils ont vécue.
– S’agissant des causes du décès, évitez de citer ou d’interviewer la police ou les premiers intervenants sur les lieux des faits. Demandez conseil à des experts de la prévention du suicide.

 

  • Faire preuve de respect envers les personnes endeuillées après un suicide

La décision d’interviewer une personne endeuillée par un suicide ne doit pas être prise à la légère. Ces personnes sont elles-mêmes plus à risque de se suicider car le travail de deuil les rend particulièrement vulnérables. Leur vie privée devrait être respectée à tout moment.

SUICIDE : QUE FAIRE ? QUOI ÉVITER ?
– Abstenez-vous d’insérer des images de la famille en deuil, des amis en deuil ou des funérailles.

 

  • Indiquer où trouver de l’aide

Des informations sur les différents dispositifs d’aide devraient figurer à la fin de chaque article traitant du suicide. Ces dispositifs dépendront du contexte, mais ils pourraient inclure des médecins généralistes, d’autres professionnels de santé, des ressources au sein de la communauté, ainsi que des lignes téléphoniques d’assistance. Citer ces dispositifs d’aide ouvre la voie à un soutien immédiat aux personnes en détresse ou qui envisageraient de se suicider.

Faites état des nombreuses options thérapeutiques disponibles, ajoutez des témoignages de personnes qui ont surmonté une crise suicidaire et mentionnez les ressources auxquelles elles ont fait appel.

SUICIDE : QUE FAIRE ? QUOI ÉVITER ?
– Faites état des nombreuses options thérapeutiques disponibles, ajoutez des témoignages de personnes qui ont surmonté une crise suicidaire et mentionnez les ressources auxquelles elles ont fait appel.

– Mentionnez des ressources locales et/ou nationales où le public peut trouver de l’aide : traitement, information, conseils.
  • Reconnaitre que les professionnels des médias eux-mêmes sont susceptibles d’êtres affectés par les histoires de suicide

Le fait de travailler sur le suicide d’une personne peut aussi entrer en résonance avec les expériences propres des professionnels. L’effet peut s’avérer particulièrement sensible dans les communautés restreintes et soudées où l’implication locale des journalistes est souvent forte. Il est donc impératif que les rédactions mettent en place les aides nécessaires, notamment pour les plus jeunes journalistes. De telles aides peuvent inclure des possibilités de débriefing, des systèmes de tutorat,… Les professionnels des médias ne devraient pas hésiter à chercher de l’aide au sein même ou en dehors de leur organisation s’ils se sentent fragilisé par la question du suicide.

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À travers la réduction des effets d’incitation et la promotion des effets de prévention, les bénéfices à attendre d’une sensibilisation des journalistes à la question du suicide sur la réduction des conduites suicidaires qui en découle semblent donc majeurs.