Qu’est-ce qu’un hot-spot ?

Un suicide peut être le plus intime des actes. Un individu, seul dans une extrême souffrance psychique, prend la décision ultime de rompre définitivement son lien avec ce monde. Cependant, lorsque cette personne meurt en sautant d’un bâtiment, d’une falaise, d’un pont par exemple, c’est par nature une action qui devient publique et qui peut être relayée par les médias au risque de créer ce que l’on nomme des hot-spot suicidaires.

Un hot-spot suicidaire, aussi connu comme un «site emblématique», est un site spécifique, généralement public, fréquemment utilisé comme lieu de suicide compte tenu de sa facilité d’accès et de sa létalité perçue. Le Golden Gate Bridge, la Tour Eiffel et les chutes du Niagara sont les endroits les plus célèbres du monde (National Institute for Mental Health, 2006). La forêt d’Aokigahara au Japon est également tristement célèbre.

Les suicides sur ces sites emblématiques sont loin d’être communs, mais ils reçoivent une attention disproportionnée de la part des médias. En 1995, alors que le 1000è suicide au Golden Gate Bridge approchait, il a fallu demander aux médias locaux de s’abstenir de commenter ce phénomène ; certaines stations de radio étant en train de « décompter » en prévision du « jalon ».

Pour les individus suicidaires, l’accès à cette information risque de renforcer leur scénario en concrétisant une méthode qu’ils suivront, par imitation. Donc, quand des suicides se produisent sur un même site, que peut-on faire pour empêcher les gens de s’y rendre pour se suicider ?

La sécurisation du site emblématique premièrement. Perron (2013) a étudié le pont Jacques-Cartier à Montréal, longtemps considéré comme un hot-spot du suicide. La construction d’une barrière en 2004 a permis d’endiguer la vague de suicides sans qu’il n’y ait de déplacement vers d’autres ponts dans la région. Après l’installation de la barrière, on constata une forte diminution du taux de suicide local.

Une autre étude importante a porté sur le pont de Grafton à Auckland, en Nouvelle-Zélande. Des barrières ont été érigées dans les années 1930 sur la base d’une recommandation du coroner. Des plaintes ont été soulevées pendant des décennies concernant «l’inesthétisme des barrières». Le conseil municipal a cédé en 1997 et les barrières ont été enlevées. En 2001, toutefois, les chercheurs ont découvert une augmentation de cinq fois du nombre de suicides au cours des quatre années précédentes. La conseil municipal a alors pris l’initiative sans précédent d’installer de nouvelles barrières avec un «design amélioré et incurvé». Après leur installation, les suicides ont complètement cessé (Beautrais, 2009).

Un bon argument en faveur de l’érection des barrières est qu’elles permettent un «gain de temps» qui donne à l’individu une chance de reconsidérer ses actions. Dans ses mémoires sur une tentative de suicide au Golden Gate Bridge, Kevin Hines décrit ses regrets au moment où il a sauté du pont (2013). Il souffrait d’un trouble bipolaire et il raconte son trajet en bus jusqu’au fameux pont, rempli de pensées ambivalentes. Il hésitait entre sa décision de mourir, et un désir alternatif d’être «découvert» et sauvé. Son désir de mourir l’a emporté, et durant sa chute, il raconte s’être dit « Qu’ai-je fait ? Je ne veux pas mourir ».

Cela a été corroboré par une étude de Pirkis et al. (2013), qui a examiné neuf interventions sur des hotspot suicidaires. Elle conclue qu’ : «il existe des preuves solides que l’installation de structures comme des barrières ou des filets de sécurité sur des sites de sauts connus est une stratégie efficace de prévention du suicide». Dans une autre étude, Jane Pirkis et ses collègues ont étudié le nombre de suicides avant et après les interventions sur 18 hot-spot aux États-Unis, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Chine et Europe. Les chercheurs ont constaté que l’installation de barrières sur les ponts et les plates-formes ferroviaires était associée à une réduction du risque de suicide de 93% et que l’affichage de numéros d’aide sur ces sites pouvait réduire le risque de 61%.

Les barrières de suicide ne dissuaderont pas tous les suicides et tous les suicides ne se déroulent pas sur des ponts. C’est pourquoi, d’autres mesures de prévention ont fait leur preuve : encourager la recherche d’aide (par l’installation d’une signalisation et d’un accès téléphonique); l’intervention accrue de tiers (patrouilles de sécurité ou initiatives citoyennes – on peut notamment citer l’expérience irlandaise des Taxi Watch); fournir des conseils pour un traitement médiatique responsable du suicide.

S’agissant des hot-spot, le rôle des médias demeure central. La médiatisation récurrente de suicides sur un même lieu est susceptible de forger une réputation de « site emblématique » à ce lieu. C’est pourquoi, l’OMS a édité des recommandations pour un traitement médiatique responsable du suicide parmi lesquelles figure un point sur la mention du lieu du suicide ou de la tentative de suicide. Les professionnels des médias sont invités à mettre un soin particulier à ne pas promouvoir de tels lieux car le risque de contagion suicidaire est avéré. Pour se faire, ils pourront éviter, par exemple, de les décrire de façon sensationnaliste ou de mettre en exergue le nombre d’incidents qui y ont lieu. Une prudence est particulièrement requise lorsqu’un suicide ou une tentative de suicide se déroule au sein d’un établissement d’enseignement ou d’une institution spécifique telle que les prisons qui accueillent des personnes particulièrement vulnérables.


On aime : le TEDTalk de Kevin Briggs : un pont entre le suicide et la vie.

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