Suicide dans les médias, en quoi ça nous concerne ?

Le suicide : un évènement rare dont on ne parle jamais ?

Impact de la crise sanitaire sur la santé psychique de la population, passage à l'acte d'une étudiante transgenre, d'un sportif célèbre, décès au sein d'institutions ou encore vulnérabilité de certaines catégories socio-professionnelles...

Durant l'année 2020, le suicide s'est invité à de multiples reprises à la Une de l'information, tous supports confondus. Loin d'être un évènement isolé, le suicide est un phénomène social majeur, sujet à un traitement médiatique fréquent.

Ainsi, et bien qu'il soit difficile d'obtenir une quantification précise de la prévalence du sujet dans les médias, faute d'études publiées sur le sujet, le suicide a fait l'objet de plus de 222 sujets dans les journaux télévisés français en 2020 (source catalogue Ina).

Dans la presse quotidienne nationale, le sujet a été traité dans plus de 1530 articles pour les seules publications web des 5 premiers titres d'information en termes d'audience (classement ACPM/Onenext).

Quant à la presse quotidienne régionale, on y retrouve plus de 2000 publications sur l'année pour les titres des 5 groupes d'information quotidienne régionale les plus lus (classement ACPM/Onenext). Le suicide y donc est traité quotidiennement.

Un fait-divers cantonné à certaines rubriques ou ne concernant que les journalistes-société ?

Cette prévalence du sujet dans les pages des quotidiens régionaux est peut-être à l’origine des représentations qui associent couramment le sujet du suicide aux rubriques fait-divers des quotidiens locaux. Or la réalité du traitement médiatique du suicide est un peu plus complexe.

Ainsi sur plus de 3500 articles recueillis, parmi les sources sus-citées, seul 1 sur 5 est publié en rubrique “fait divers”. Dans les 5 plus grandes rédactions de la presse nationale, seul 45% des articles traitant du suicide en 2020 ont été produit par les services “société” dont la plupart gèrent également les actualités santé.

Près de la moitié des articles concerne donc les autres rubriques. PQR et PQN confondue, plus du dixième des articles traitants du suicide est issu des services police-justice. Et les services d’actualité internationale sont à l'origine de près d’un article sur 20 sur notre échantillon d’articles relatifs à ce sujet.

Loin de ne concerner que les fait-diversiers ou les journalistes société, le suicide est donc traité par la grande majorité des services qu'il s'agisse des rubriques santé mais aussi les services économie, politique, sport ou encore culture où la thématique demeure assez représentée. Tout journaliste est donc susceptible d’avoir à le traiter.

Journalistes et effet werther : entre discours des sources et responsabilités réelles

Un argument parfois utilisé par certaines sources afin d'éviter de répondre aux questions des journalistes est qu'il existerait un risque à parler du suicide dans les médias. Comme nous l'ont fait remonter certains journalistes d’investigation, les rédacteurs seraient alors pointés du doigt dans la création "d'une mode", "d'une vague" ou "d'une épidémie" de suicide au sein d'institutions.

Cette stratégie d'évitement, rendue visible par l'axe de défense utilisé par Didier Lombard lors du procès France Télécom, les journalistes semblent y être de plus en plus fréquemment confrontés ces derniers mois. D'où l'importance de s'informer sur le sujet pour être en capacité d'exercer son rôle de journaliste en toute liberté et d'en mesurer les responsabilités.

Car si la couverture médiatique du suicide est associée à un risque d’augmentation de la morbi-mortalité suicidaire par effet d’incitation chez les personnes vulnérables, ou effet Werther, les médias auraient également un potentiel préventif quant au suicide. C'est l’effet Papageno, auquel nos interventions flash en rédactions, à destination des professionnels de l'information, tentent de sensibiliser.

De fait, depuis 2016, la rédaction et les journalistes de la Voix du Nord adhèrent sensiblement aux recommandations de l’OMS en intégrant systématiquement un numéro de recours et en contactant un expert à chaque fois que nécessaire. Cette initiative a progressivement fait des émules au sein d’autres rédactions telles que l’Obs, Médiapart.

Ce changement laisse augurer que sous peu les médias français intègreront certaines pratiques déjà courantes dans les rédactions anglo-saxones, précurseurs en la matière… à l’image du New York Times par exemple.