Pourquoi la contagion suicidaire touche-t-elle le monde du travail ?

Le décès par suicide du garde républicain affecté à la surveillance de Matignon le 5 novembre dernier, nous fait reprendre la plume pour évoquer avec vous la question de la contagion suicidaire.

Avant toute chose, nous tenons à présenter toute nos condoléances à sa famille ainsi qu’à nous associer à la douleur de la perte ressentie par son entourage.

A de nombreuses reprises, nous vous avons sensibilisé.es à la question de la contagion suicidaire qui regroupe sous un terme – quelque peu anxiogène – le phénomène par lequel un suicide peut entraîner le passage à l’acte suicidaire d’une autre personne qui présente, elle aussi, une vulnérabilité.

La théorie de l’identification est l’un des référentiels psychologiques auquel nous nous référons afin d’expliquer le mimétisme en jeu dans la contagion suicidaire.

Si ce.tte collègue, qui partage tout comme moi les mêmes conditions de vie, de travail, les mêmes adversités, met fin à ses jours, n’est-ce pas la « voie » qui me permettra également de faire cesser ma propre souffrance psychique ?

Mais à elle seule, l’identification ne permet pas d’expliquer comment – à des kilomètres de distance, dans des circonstances différentes – des personnes d’un même corps de métier en viennent à s’ôter la vie. En effet, le suicide au travail est le résultat d’une interaction complexe entre des vulnérabilités individuelles (problème de santé mentale, psychotraumatisme, isolement…) et des conditions de travail très stressantes qui peuvent amener à une perte du sens de la valeur-travail. Et c’est Émile Dukheim qui déjà en 1897 nous offrait une lecture du suicide à travers son concept de l’anomie : quand il y a perte du lien social, défaut d’intégration sociale, perte des valeurs, il y a une condition d’anomie qui est plus à risque de suicide voir de contagion suicidaire.

La sociologie offre donc une lecture pertinente afin de contribuer à expliquer ce phénomène de contagion suicidaire. Autre concept que nous lui empruntons : celui des représentations partagées. En effet, nos représentations individuelles sont façonnées par notre propre expérience mais aussi par la pression des représentations sociales partagées. Ainsi, plus des mythes comme « on ne peut rien faire », « on ne peut pas prévoir », « il ne faut pas en parler » sont répandus dans la société, moins les personnes vulnérables ont recours aux soins en cas d’idées suicidaires.

Et en cela le rôle des médias est prépondérant : ils diffusent certes l’actualité autour d’un suicide mais véhiculent aussi implicitement des représentations sur  le suicide.

Pour toutes ces raisons, nous pensons que la prévention du suicide au travail s’effectue au mieux par une combinaison ou au travers de :

  • un changement dans l’organisation du travail afin de prévenir et réduire le stress au travail,
  • la déstigmatisation des problèmes de santé mentale connus et la recherche d’assistance psychologique,
  • la reconnaissance et le dépistage de toutes difficultés de santé mentale et de souffrance émotionnelle,
  • la promotion de l’entraide entre pairs,
  • l’orientation des personnes vulnérables vers des services de soins professionnels tels que la médecine du travail, le médecin généraliste, les services de psychiatrie…
  • la mise en place d’un plan de postvention en amont de la survenue d’un suicide,
  • un dialogue ouvert et empathique sur les difficultés rencontrées par les personnes,
  • une information juste sur le phénomène suicidaire.

Pour conclure, nous tenons à rappeler que le suicide d’un.e collègue est toujours un évènement psychologiquement éprouvant. Le corps professionnel est alors traversé par différentes émotions allant d’une grande tristesse à la révolte et à la colère. L’entreprise ou l’institution est le lieu où, concrètement et symboliquement, on «gagne sa vie». La mort d’un collègue provoque donc un sentiment de fragilisation dont il convient de tenir compte dans le contexte actuel afin de – rapidement – mettre en œuvre une politique de prévention du suicide.

Si vous avez des idées suicidaires ou si vous êtes inquiet.e pour l’un de vos proches, contactez votre médecin généraliste, un service de psychiatrie proche de votre domicile et, en cas d’urgence, le Samu (15).

L’équipe du programme Papageno,

Dr Pierre Grandgenèvre, Dr Charles-Edouard Notredame, Nathalie Pauwels

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