Le vif du sujet : L’effet Werther, quelques précisions utiles

L’actualité ravive les considérations autour de la contagion suicidaire, et plus particulièrement de l’effet Werther. L’occasion pour Papageno d’apporter quelques précisions scientifiques sur le sujet.

Rappel historique

À sa publication en 1774, le roman Les souffrances du jeune Werther connait un succès considérable en Allemagne. Goethe y dépeint les déconvenues d’un jeune amoureux, Werther, éconduit par son amante. Le roman s’achève sur le suicide du personnage principal : Werther, désespéré de l’impasse dans laquelle l’a conduit son amour, met fin à ses jours d’un coup de pistolet. Consécutivement à la publication, l’Allemagne connaît une vague de suicides par arme à feu chez les jeunes hommes. Le roman est alors tenu pour responsable de ce qui est considéré comme la conséquence d’une identification à son héros et de l’imitation de son geste. Deux cents ans plus tard, le sociologue américain David Phillips constate une augmentation significative du taux de suicide chaque fois qu’un fait divers traitant de ce même sujet a fait les gros titres du New-York Times[1]. S’inspirant du roman de Goethe, il introduit la notion « d’effet Werther » pour théoriser ses constatations : la couverture médiatique d’un fait suicidaire pourrait être responsable d’un phénomène de « suggestion » chez les personnes déjà vulnérables.

Un phénomène largement étudié

Depuis, l’hypothèse selon laquelle la diffusion médiatique imprudente d’un fait divers suicidaire serait à l’origine d’un effet d’incitation (autrement appelé « contagion ») a été largement étayée. Par exemple, nombre d’études reprises dans la méta-analyse de Niederkrontentaler et Coll.[2], retrouvent une augmentation du taux de suicide consécutivement à la médiatisation de celui d’une célébrité. Le cas de l’actrice Marilyn Monroe en est une illustration[3]. De façon plus générale, la grande majorité des résultats issus de la littérature traitant du sujet convergent vers une corrélation entre la mortalité suicidaire et la couverture médiatique inappropriée du suicide. Ainsi, parmi les 56 études récemment passées en revue de façon systématique par Sisak et Värnik[4], seules 4 (toutes antérieures à 1990) ne retrouvaient pas de lien entre traitement médiatique et taux de suicide. Selon Pirkis & Blood, qui s’appuient sur leur propre revue de littérature, la corrélation satisfait à suffisamment de critères pour qu’on puisse y voir un lien de causalité[5].

Bien que relativement modeste au regard des autres facteurs de risques psychosociaux et psychiatriques[6], la responsabilité des médias en ce qui concerne le suicide est considérée comme non négligeable.

Être exposé à la médiatisation d’un suicide peut-il conduire au suicide ?

Ces études sur l’effet Werther ont été conduites à l’échelon de la population générale. Au niveau de l’individu, la littérature ne permet toutefois pas de porter des conclusions formelles et définitives quant à l’impact d’une exposition médiatique au suicide, ni quant au rôle causal de cette exposition sur un éventuel passage à l’acte suicidaire. En tout état de cause, il faut rappeler que les comportements suicidaires sont hautement multifactoriels. Ils sont le fruit d’une interaction complexe entre des facteurs, souvent précoces, qui vulnérabilisent durablement la personne, et des événements de vie qui l’amènent progressivement à ne plus percevoir d’autre issue à sa souffrance psychique que la mort. Dans ces circonstances, l’exposition à un fait divers suicidaire pourrait agir comme un déclencheur. Toutefois, si chacun des facteurs participants à la chaîne causale vers le suicide doit être pris en considération, aucun ne saurait résumer à lui seul la cause du suicide. En d’autres termes, expliquer un passage à l’acte suicidaire par le seul effet Werther serait nécessairement procéder à un raccourci abusif au détriment de la clinique.

L’effet Werther peut-il impacter tout le monde ?

L’effet Werther est fonction de la vulnérabilité préalable de l’audience. Toutes les personnes ne sont donc pas à risque d’effet Werther. Certains sous-groupes de la population, tels que les adolescents, seraient davantage sensibles aux comportements d’imitation. Surtout, la contagion suicidaire toucherait les individus préalablement fragilisés, soit par un trouble de santé mentale, soit par une période de détresse intense.

Parler du suicide engendre-t-il d’autres suicides ?

Il fut un temps où les militants de la prévention du suicide croyaient que moins on parlait du suicide, moins il y en aurait. En cas de suicide dans un lycée, un hôpital ou une entreprise, on s’empressait d’éluder l’événement pour en circonscrire l’impact. Et même à l’échelon de l’individu, interroger quelqu’un sur ses idées suicidaires faisait craindre une incitation au passage à l’acte. Toutefois, les spécialistes internationaux de la prévention sont aujourd’hui formels: passer le suicide sous silence conduit à faire paradoxalement entrave à toute possibilité de prévention, à entretenir la culpabilité, la honte, les idées reçues et la stigmatisation qui isolent les personnes suicidaires et leurs proches.

Car ne pas parler de suicide serait :

  • Un écueil journalistique: celui de nier la fonction signifiante du suicide en tant que révélateur d’un fait social,
  • Un écueil sanitairequi ne ferait que maintenir les personnes qui souffrent d’idées suicidaires dans l’isolement et la stigmatisation.

A travers le programme Papageno, nous pensons qu’il est temps de se débarrasser de ce tabou. Il faut parler du suicide. En parler certes mais avec les bons mots afin de réduire l’effet Werther et promouvoir l’effet Papageno.

Comment réduire l’effet Werther ?

S’inspirant des études scientifiques, l’Organisation Mondiale de la Santé a édité des recommandations à destination des journalistes[7].

On sait aujourd’hui que le risque d’imitation par les personnes vulnérables est d’autant plus grand que la couverture est vaste, que le sujet occupe le devant de la scène médiatique, qu’il est sensationnaliste, qu’il comporte une description détaillée de la manière dont la personne s’est suicidée et qu’il alimente les mythes largement répandus sur le suicide. De même que lorsque la couverture médiatique se prolonge sur une longue période. L’OMS préconise davantage un traitement médiatique qui décrit le fait suicidaire dans sa complexité clinique.

À noter que ce risque est davantage accentué dans le cas de suicide de célébrités.Des études ont mis en évidence que l’augmentation moyenne des taux de suicide dans le mois suivant le traitement médiatique d’un tel évènement serait de 0,26 pour 100 000 habitants, mais l’effet estimé serait encore plus prononcé lorsqu’il s’agit du suicide d’artistes (0,64 pour 100 000 habitants).

Qu’est-ce que l’effet Papageno ?

En revanche, une information responsable permet de soutenir un effort d’information auprès du public et d’encourager les personnes vulnérables à avoir recours à de l’aide.

La publication de témoignages de personnes parvenues à surmonter une situation de crise grâce à des aides (imitation positive) peut renforcer les facteurs de protection ou les obstacles au suicide et contribue ainsi à sa prévention. Les médias devraient donc toujours inclure des informations sur les ressources d’aide. De préférence, des services agréés de prévention du suicide, disponibles 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

Cet effet protecteur des reportages médiatiques est mentionné dans la littérature scientifique sous le nom d’« effet Papageno », d’après le personnage de l’opéra de Mozart, « La flûte enchantée ». Papageno envisage de se suicider lorsqu’il craint d’avoir perdu son amour mais il lui est rappelé qu’il dispose d’alternatives au suicide qu’il choisit d’emprunter.

 

L’équipe du programme Papageno :

  • Dr Charles-Edouard Notredame, pédopsychiatre CHU de Lille,
  • Dr Pierre Grandgenèvre, psychiatre CHU de Lille
  • Nathalie Pauwels, chargée de la communication, F2RSM Psy Hauts-de-France (06 27 91 21 42)

 

[1]PHILLIPS DP. THE INFLUENCE OF SUGGESTION ON SUICIDE: SUBSTANTIVE AND THEORETICAL IMPLICATIONS OF THE WERTHER EFFECT. AM SOCIOL REV [INTERNET]. 1974 [CITED 2014 APR 24]; AVAILABLE FROM: HTTP://PSYCNET.APA.ORG/PSYCINFO/1974-32695-001

[2]NIEDERKROTENTHALER T, FU K, YIP PSF, FONG DYT, STACK S, CHENG Q, ET AL. CHANGES IN SUICIDE RATES FOLLOWING MEDIA REPORTS ON CELEBRITY SUICIDE: A META-ANALYSIS. J EPIDEMIOL COMMUNITY HEALTH. 2012 NOV;66(11):1037–42.

[3]STACK S. MEDIA IMPACTS ON SUICIDE: A QUANTITATIVE REVIEW OF 293 FINDINGS. SOC SCI Q. 2000

[4]SISASK M, VÄRNIK A. MEDIA ROLES IN SUICIDE PREVENTION: A SYSTEMATIC REVIEW. INT J ENVIRON RES PUBLIC HEALTH. 2012 JAN 4;9(12):123–38.

[5]PIRKIS J, BLOOD RW. SUICIDE AND THE MEDIA. PART I: REPORTAGE IN NONFICTIONAL MEDIA. CRISIS. 2001;22(4):146–54.

[6]STACK S. SOCIAL CORRELATES OF SUICIDE BY AGE. LIFE SPAN PERSPECTIVES OF SUICIDE [INTERNET]. SPRINGER; 1991 [CITED 2014 APR 26]. P. 187–213. AVAILABLE FROM: HTTP://LINK.SPRINGER.COM/CHAPTER/10.1007/978-1-4899-0724-0_14

VELTING DM, GOULD MS. SUICIDE CONTAGION. 1997 [CITED 2014 APR 26]; AVAILABLE FROM: HTTP://PSYCNET.APA.ORG/PSYCINFO/1997-08501-005

[7]https://papageno-suicide.com/12-indications-pour-les-professionnels-des-medias/

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